J’ai hésité à écrire "Le bossu
d'Amsterdam". Il me faut d'ailleurs reconnaître que j’hésite
toujours à relater certaines aventures, surtout si j’y
ai joué, bon gré, malgré, un rôle personnel.
Rares sont ceux qui, dans leur existence, ne rencontrent pas au moins
une fois des circonstances exceptionnelles, bizarres ou insolites
- voire extravagantes. Or, de telles circonstances, je les connais
beaucoup plus souvent que d’autres. C'est peut-être un
privilège, mais c’est sûrement un état d'esprit.
Dans cet itinéraire qui a commencé à ma naissance
et dont il faudra bien qu’un jour, inéluctablement, il
ait une fin pour que mon âme puisse jouir, ravie, d’un
repos peut-être mérité, j’ai constamment
considéré, aussi loin qu’en arrière je
me reporte, tous mes compagnons de route, jeunes ou plus âges,
initiés ou profanes, pauvres ou riches, cultivés ou,
au pire, analphabètes, bons ou prétendus mauvais, comme
mes maîtres, des maîtres puissamment intéressants
qui, pour peu qu’on sache les écouter,sont aussitôt
prêts à partager les riches expériences retirées
de leur propre cheminement dans les événements de la
vie.
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Philip Rubinov-Jacobson Reflections, 1973 |
Quelle gratitude, en vérité, mon coeur éprouve
pour ces rencontres d’un jour, parfois d’une heure, ici
ou là, sur terre, sur mer ou dans les airs de ce monde devenu
si étroit, pour ces amis plus proches dont la pensée
bat au rythme de la mienne, pour notre mère Nature qui murmure
avec patience sa sagesse à ses fils attentifs et pour ce monde
besogneux de règnes que l’on dit trop hâtivement
inférieurs ou inertes! Tous m’ont appris, tous ne cessent
de m’apprendre et mes sens sont toujours en alerte, voient,
regardent, sentent, touchent pour que la leçon soit assimilée,
comprise, profitable. Oh! mes maîtres de ce monde qui supposez
votre vie inutile, ratée, triste et sans but ou au contraire,
joyeuse et accomplie, combien vous avez enrichi mon être! Comment
aurais-je pu tant connaître si, par vos expériences,
vous ne m’aviez permis de vivre mille vies en une seule qui,
sans vous, eût été lamentablement limitée.
Malheureux est l’homme qui erre au fil des jours, replié
sur lui-même dans sa propre contemplation avec pour seuls guides
ses déroutantes chimères, ses faux espoirs, ses trompeuses
certitudes, son indulgente évaluation de lui-même et
sa douloureuse vanité! Oui, vous, célèbres ou
ignorés, qui avez fait jusqu’ici la grande épopée
de la terre, et vous tous qui, depuis que la naissance m’a placé
en ce monde, avez traversé ma vie pour en constituer la trame
et former mon histoire, agréez l'humble hommage d'un élève
ignoré de vous qui, s’il a voulu ou su mieux que d’autres
apprendre vos incomparables leçons, n'aurait été
sans vous que misérablement lui-même.
Toi qui, lecteur, curieusement, participera tout à l'heure
à l’histoire d'un bossu, sais-tu que, près de
toi, à chaque instant de ta vie consciente, un maître
se tient prêt à t’instruire ? Ecoute, ou simplement
vois! Est-ce ton père, ton épouse ou ton ami ? Est-ce
le marchand dont si souvent tu requiers, sans prêter davantage
attention à l’homme, le service ? Est-ce l’employé
que tu côtoies, le chef que tu crois connaître, la foule
ou tu t’égares ? Vois ou simplement écoute! le
monde entier est TON maître. Où que tu sois ou que tu
ailles, il est prêt à t’instruire, à te
livrer les richesses de sa vie secrète. Tu peux, par lui, être
des milliers de fois toi-même. Alors, qu'attends-tu ? Reçois
des autres ce que toi-même m'as donné....
Voilà pourquoi rendre compte d'événements même
exceptionnels suscite sans cesse en moi de difficiles hésitations,
car de tels événements ne sont qu’un épisode
du livre encore inachevé dont ma vie forme l’intrigue,
mes souvenirs, les feuillets et ma mémoire, la reliure. Or
à qui appartient ce livre, sinon à Celui qui, la nuit
venue, lorsque mes yeux fatigués se fermeront à jamais
sur le monde, en soupèsera les sentences pour décider
s’il a quelque mérite ou s’il ne traduit, au contraire,
que le vide effrayant d'un lamentable échec. Pourtant, si les
autres sont mes maîtres, pourquoi ne serais-je pas, moi aussi,
un maître pour d’autres, et si une péripétie
de mon existence peut devenir un enseignement pour autrui, comment
ne proposerais-je pas ce présent à tous en reconnaissance
de ce que tous ne cessent de m’offrir.
Après tout, "Le bossu d'Amsterdam" n’est
pas le récit d'une aventure personnelle. Il y a, naturellement,
les CIRCONSTANCES de ma rencontre avec le bossu et le fait qu’il
m’ait conté son expérience, mais je n’ai
été en aucune façon mêlé aux péripéties
de son étrange histoire. Cela ne veut pas dire que je me refuse
à croire en son récit. Si tel était le cas, je
ne me soucierais pas de l'écrire. J'admets de toute ma foi
son récit comme l’expérience vécue d'UNE
vérité. Que cette vérité ait été
revêtue des habits particuliers que lui confère une réaction
émotive propre à celui qui la rencontre, m’importe
peu. Cet homme a eu accès à des expériences tout
à fait uniques. Il se trouve que j’en ai connu moi-même
et cela me confère encore un PRIVILEGE, celui d’accepter
ce récit plus librement que d’autres, encore soumis,
malgré eux, au doute paralysant d’un raisonnement limité
aux seuls phénomènes trompeurs d’une existence
même supposée tournée vers des valeurs plus élevées
que la routine du quotidien.
J’ai vu un homme, je l’ai écouté, je l’ai
compris et je l’ai cru. Voici son histoire. Méditez-la
et efforcez-vous de la comprendre comme je l’ai fait moi-même.
Que vous la croyiez ou non ensuite est sans importance. A votre insu,
elle aura rempli sa mission: "Quelque part" en vous, votre
"vérité" l’aura accueillie et si un
jour 1’EXPERIENCE vous approche, vous y serez préparé.
Ecartant la surprise et dominant le doute, vous accueillerez alors
la CONNAISSANCE. Ainsi, sans inutile crainte, accompagnez-moi à
Amsterdam. Le voyage en vaut la peine, car il y avait une fois un
bossu...
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Vincent Van Gogh
Moulin et jardins à Montmartre |
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