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Peinture de Rachel Partnoy

Amsterdam n'est pas triste sous la pluie. La pluie est l'un de ses manteaux, et sans doute celui qu'elle préfère, car il lui va bien. Il s'assortit aux murailles grisâtres, à l'eau troublée des mystérieux canaux, aux façades secrètes des musées et, aussi, à la mélancolie d'un peuple qui dissimule son inquiétude sous le voile d'un individualisme excessif, contradictoirement hospitalier.
Il pleut donc, ce matin, à Amsterdam et je n'en suis pas déçu. Parce que je dispose aujourd'hui de loisirs, vais-je me confiner dans la chambre de cet hôtel si proche du centre où d'artistiques vitrines offrent aux regards du promeneur errant la diversité de leurs tentantes promesses? Je ne sais encore et je descends dans le vestibule où je prends place dans un confortable fauteuil, mais la contemplation silencieuse de tout ce petit monde qui s'agite devant moi me lasse vite. Je laisse les chasseurs à leur attente empressée, le concierge à son téléphone, le portier à son parapluie et je sors de l'hôtel Carlton.

L'hôtel Carlton, Amsterdam

- "Il pleut, Monsieur," me dit en se retournant un bagagiste que je viens de croiser.
Je jette un coup d’oeil aux passants. Bien peu ont leur imperméable. C'est le printemps et il ne fait pas froid. Certes, beaucoup ont leur parapluie, mais j'ai négligé de prendre le mien pour ce voyage.
- "Oui, mais je ne vais pas loin". Telle est ma réponse au bagagiste. Elle est aussi ridicule que sa remarque. Je vois bien qu'il pleut… mais il faut toujours sacrifier aux coutumes de ce monde. La vie, autrement, n'en serait pas facilitée.
Je tourne sur la gauche, le feu vert donne passage au piéton que je suis et je continue, lentement, à l'abri d'arcades dont, au demeurant, je ne comprends pas la raison... Ah! oui, la pluie! Voici encore à gauche, Singel et son canal, peu de monde. J'ai besoin d'un bain de foule, je quitte les arcades, presse le pas et, sans accorder un regard à la tour en réfection, je me dirige vers la Kalver-straat, longue rue étroite vibrante de commerce, royaume des piétons, maîtres ici de la chaussée comme des trottoirs. Et je marche et marche encore, me réfugiant parfois dans quelque galerie protégée de la pluie, attiré par cet étalage, ignorant celui-là, curieux, par faiblesse, des visages qui me croisent, intéressé par ceci, trop occupé pour examiner cela et ma conscience bien dressée enregistrant ce que je ne vois pas... Place Dam! L'inoubliable carillon chante une heure nouvelle… Je consulte ma montre: midi, et parce qu'il est midi, je prête enfin attention aux espoirs de mon estomac. Je remarque que si j'avais ignoré l'heure, je ne me serais pas rendu compte que j'avais faim. Curieux empire du psychisme… Je souris de moi-même.
 Bien! Un restaurant!... Je fais demi-tour et mon attention en alerte concentre ma pensée sur l'unique objectif que lui a désigné mon appétit. Les vitrines perdent tout intérêt, les visages m'indiffèrent, tant pis si je me mouille... Je veux un restaurant. Non! Pas celui-ci, j'en ai fait hier la regrettable expérience...

Kalverstraat Amsterdam

J'arrive presque au début de la Kalverstraat, à mon point de départ. Dois-je -une fois de plus suivre l'itinéraire connu, méditer devant la liste impressionnante de menus trompeurs ? Ah! là-bas à gauche, VAMI ! Je suis passé ce matin devant ce restaurant et je me suis promis d'y prendre un repas... un étrange attrait alors. Curiosité ?
J'entre. Il y a beaucoup de monde, trop! Certains attendent leur tour près de la porte. Faut-il en faire autant ? J'aperçois une flèche lumineuse indiquant un escalier : "Restaurant". Qu'est-ce donc que cette salle où je me trouve ? Pourtant, les gens mangent, les gens pressés, peut-être. Je ne le suis pas et je me dirige vers l'escalier. En haut de celui-ci, je pénètre, à gauche, dans une salle de dimensions moyennes et je ne vois guère de places libres. Une serveuse vient à moi et je lui fais comprendre que je suis seul. Elle contemple un moment la salle et me demande de la suivre à une petite table où quelqu'un déjà est installé. Après quelques explications en hollandais, et ce que je comprends comme un refus de son interlocuteur, je pense que le mieux pour moi est d'aller ailleurs.

Dans un restaurant

- "Je regrette, mademoiselle! " et je m'apprête à partir quand celui même qui venait si âprement de défendre son droit à "sa" table, s'exclame en français :
- "Monsieur! Prenez place, je vous prie!". La serveuse avance une chaise et je m'assieds en face de mon...hôte, satisfait que l'idée de quelques mots français ait incité cet homme à témoigner de l'hospitalité tradition nelle de ses compatriotes. Tout en remerciant d'un sourire celui qui m'accueille, je l'examine attentivement. Ses yeux bleus sont plutôt petits, mais peut-être est-ce une impression donnée par les curieuses lunettes métalliques qu'il porte ? Ses cheveux blancs et clairsemés sont tirés en arrière et le visage anguleux paraît désabusé. Son costume gris sans recherche souligne une cravate bleue dont le motif de cercles inachevés surprend. Il ne porte pas de pochette ce qui, pour un homme de son âge - il doit avoir largement dépassé la soixantaine - est négligence dans ce pays. Mais pourquoi tient-il sa tête ainsi enfoncée dans ses épaules ? C'est alors que je m'aperçois qu'il est bossu...
- "Ainsi, vous êtes français…" Il parle cette langue d'une manière parfaite, presque sans accent. Je m'étonne d'une telle remarque, car beaucoup de français vivent en Hollande et un grand nombre, toute l'année, y fait de fréquents séjours.

 

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