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- " Me croirez-vous, ou bien à mesure que se développera mon récit, aurez-vous l'impression que mon imagination s'égare dans l'obscur labyrinthe où la raison paralysée laisse les pensées errer au gré d'une folle anarchie ? Vous me prêtez une oreille attentive et je sens votre regard scruter, à travers moi, le domaine mystérieux où tout mon être, en cet instant, vibre comme si le présent incarnait soudain l'événement passé, le souvenir qui maintenant prend forme en des mots étant déjà, entier, vivant, dans ma conscience...

- " J'avais, ce soir-là, décidé de diner au "Café Moderne". Ce restaurant, situé sur la Leidseplein, à proximité du théâtre donne sur une artère fréquentée et, en ce mois de Juin, le spectacle d'une foule paresseuse souhaitant accueillir par une promenade tardive les promesses d'une saison plus clémente, m'était une agréable compagnie dans mon repas solitaire. J'entendais à peine le fracas de la circulation intense qui projette constamment, en ce carrefour central, véhicules grands et petits, quelques bruyants camions et une gazouillante nuée de bicyclettes. Je contemplais la foule, m'abandonnant aux étranges sentiments que suscite la vue de gens divers, eux-mêmes la proie de leur individualité et de secrètes pensées jalousement gardées.

Peinture de Kield Kiedman

- " Tous sont SEULS, me disais-je, même celui-ci dont les bras s'agitent au rythme de paroles qu'il destine plus à lui-même qu'à celle qui l'accompagne, même celui-là qui CROIT écouter et dont la pensée, déjà, est accaparée par les souvenirs qu'un mot de l'autre a fait jaillir en lui!" Et moi-même, j'étais seul d'une solitude infinie, comme eux tous, seul.

- " Je mangeais; mon corps acceptait la nourriture qui lui était proposée en gestes mécaniques par un réflexe d'une habitude lointaine. J'avais naturellement choisi mon menu parmi les aliments que j:aimais et je les absorbais sans la curiosité ou la surprise, bonne ou mauvaise, qu'un mets nouveau peut susciter par une comparaison inconsciente avec autre chose. Peut-être mon goût appréciait-il ce qui le sollicitait ? En tout cas, il ne le refusait pas et j'étais ainsi entièrement au spectacle de la rue...

Hotel American Amsterdam

- "La grande horloge de 1'American Hôtel illuminé, au loin, marquait presque vingt-et-une heures quand, non regard se posant sur elle, je prie conscience du temps. Mon addition était prête. Sans attendre les quelques centimes qui ne revenaient, je me levai, franchis la porte et descendis les quelques marches. Je voulais ne mêler à cette foule maintenant un peu moins dense, vivre avec elle, anonyme dans l'inconnu des autres même si, pour eux, l'espace d'une pensée, je devais être un bossu qui passe.

- "Je traversai la rue, pressé de m'étourdir de ce vacarme qui, de toute part, me criblait déjà des pointes discordantes de son rythme terrifiant. Comme d'habitude, j ' oublierais dans le bruit les terreurs d'une existence torturée par l'abjecte compagnie d'une difformité jamais acceptée.

- "Oui! La foule, le vacarme... ET TOUT A COUP LE SILENCE, LE VIDE, LE NEANT ! Un silence, un vide, un néant impossibles a imaginer. Pendant quelques instants, RIEN ! Pour connaître le sens de ce mot si bref, il faut le vivre et JE L'AI VECU !"

- ''Voulez-vous dire que, "brusquement, la Leidseplein s'était vidée de tous ses occupants, de la foule, des véhicules , des... "

- "Il n'y avait plus de Leidseplein, monsieur! Il y avait LE VIDE, le vide et rien d'autre. Comment pourrais-je vous expliquer cela ?... Supposez que, soudain, VOUS VOUS EVEILLIEZ D'UN CAUCHEMAR BRUYANT ET MOUVEMENTE ET QUE VOUS VOUS TROUVIEZ, SEUL, DANS UNE AMBIANCE INCONNUE, AU CENTRE D'UN VIDE ABSOLU, INFINI, et vous aurez une compréhension infime de la condition que j'éprouvais.

- "Pendant quelques instants, j'ai cru que j'étais evanoui la pensée m'a même traversé que je pouvais être mort, mais rapidement je me rendis compte que JE VIVAIS DANS ET AVEC MON CORPS PHYSIQUE. Je supposai un moment que j'étais devenu fou, mais je ne n'arrêtai pas à cette idée car je raisonnais, mes pensées étaient parfaitement ordonnées et J'AVAIS TOUTE MA CONSCIENCE. Fou ? Non, pourtant cet inconnu où je me trouvais, cette solitude jamais imaginée, alors que je me disais auparavant solitaire, m' accablaient , m'effrayaient a en perdre la raison. Je sentais mes forces fuir mon être bouleversé mais, dans un sursaut, je réagis de toute ma volonté, tant est ancré, en nous, dans les circonstances les plus dramatiques, le désir de survivre.
 

 

 

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