(Première rencontre)
Dans le cadre de ma fonction, je suis, comme chacun sait, appelé
à voyager beaucoup. Pendant quelques années, après
avoir établi sur tout le territoire de ma vaste juridiction,
les loges, chapitres et pronaoï nécessaires, après
avoir édifié les structures telles que nous les connaissons
maintenant, j'avais encore un travail d'organisation, de supervision
et de traduction trop harassant pour accepter toutes les invitations
qui me parvenaient des groupes subordonnés à qui j'avais
donné existence. J'effectuais cependant de courtes visites
en des points rapprochés, mais ces déplacements me donnaient
la seule et grande joie de m'entretenir avec nos membres et de faire
une causerie à leur loge, chapitre ou pronaos, ou bien de présider
les premiers congrès locaux. En dehors de visites exceptionnelles
qui m'étaient faites à la Grande Loge et bien entendu,
de celles tant appréciées de notre cher Imperator, je
n'ai eu, pendant toute cette période, aucune rencontre "insolite"
et en fait je ne m'y attendais pas. Sans doute étais-je trop
occupé et tout mon temps m'était laissé pour
accomplir ma lourde besogne quotidienne. Assurément aussi,
"on" attendait que j'aie fait mes preuves". La "grande"
période de mes "grands" voyages commença en
1960 par deux visites nécessaires à Léopold-ville
(maintenant Kinshasa) et à Brazzaville, avec une incursion
dans le Sud-Kasaï.
Ces voyages furent "sans histoire" en ce qui concerne les
faits qui nous intéressent ici et, pendant quatre ans, il en
fut ainsi. Comme je l'ai dit, je ne m'attendais à rien et je
n'éprouvais par conséquent aucune déception.
J'étais, au contraire, envahi de joie devant l'extraordinaire
essor de ma juridiction devenue, par son importance, la deuxième
du monde. De surcroît, ma fonction et, pour ainsi dire, la "grâce
d'état", me conduisaient à la plus grande prudence.
Certes, appelé très jeune à la voie rosicrucienne,
bien des circonstances et des visites ne me surprenaient nullement,
qui auraient sans doute effaré l'homme de la rue. Il fallait
beaucoup plus que l'étrange pour m'étonner mais déjà,
l'insolite était sur le seuil.
21 mai 1964. Un court voyage m'appelle à Londres et je me
rends à Orly pour emprunter l'avion de 14 heures. Tout est
normal et je suis assez heureux pour avoir ma place préférée
au premier rang. Je remarque curieusement que la place voisine de
la mienne reste vide, alors qu'elle est généralement
appréciée, elle aussi, et que l'avion sera sans doute
complet. En tournant légèrement la tête, j'aperçois,
parmi d'autres, un oriental portant turban.
Je note que le turban est bleu et j'observerai un peu plus tard qu'il
est en gaze légère. Un oriental, sans doute hindou,
allant à Londres, il n'y a rien là de bien extraordinaire
et je m'en désintéresse jusqu'au moment où, quelqu'un
s'asseyant sur le siège vide près du mien, je constate
qu'il s'agit de l'oriental que je venais de voir.
Son visage épais entouré d'une barbe et ses yeux vifs
me rappellent quelqu'un. Tout cela se déroule très vite
dans ma pensée et, accusant la "folle du logis",
je tente de m'intéresser aux documents que j'ai pris avec moi,
mais je n'y parviens pas. Tout à coup, je me souviens ! C'est
à Bruxelles, quelque temps auparavant, que j'ai vu cet homme.
Je faisais le tour guidé de la ville et il était à
quelques sièges devant moi dans le car. A l'une des stations,
j'étais près de lui pendant les explications du guide.Il
m'avait souri courtoisement, et, en montant dans le car comme j'étais
devant lui et l'avais par mégarde bousculé, je m'étais
excusé. J'avais cru entendre: "... see you later",
mais je supposai avoir mal compris, car comment aurais-je pu revoir
quelqu'un que je ne connaissais nullement ?
Et j'avais oublié l'incident. Tout cela me revenait à
présent à la mémoire et je pensais que "décidément,
le monde est petit".