(Troisième rencontre)
A mesure que le temps s'écoulait, les "rencontres"
se normalisaien donc. Il n'y en avait eu jusqu'ici que deux, mais
une grande différence séparait la seconde de la
première:
moins de "mystère" et d'apparence d'imprévu,
moins d'allusions énigmatiques quant au prochain lieu de
rendez-vous ou à sa date. Je comprenais certes la nécessité
de la discrétion, mais cette technique plus directe convenait
mieux à mon tempérament. Dans une société
où tout semble à découvert, on observe tant
de gens qui s'entourent habilement d'une auréole mystérieuse
pour dissimuler le vide qui est en eux que l'on ne peut se défendre
d'un certain malaise quand la même attitude est employée
dans un but extrêmement important et sérieux. Assurément,
le sentiment de certitude et de confiance que je ressentais au
cours
de ces rencontres - et dès le premier contact - était
une garantie absolue pour moi, mais la manière dont la rencontre
prochaine m'avait été désignée me plaisait.
De toutes manières, je n'éprouvai aucune surprise
quand je fus envoyé à Athènes la semaine
précédant
Pâques 1965. Cette année-là, les Pâques
grecques étaient fixées une semaine plus tard qu'en
France. Comme je partis le mercredi avant Pâques chez nous,
et que je revins le mardi suivant, il n'y eut pas pour moi de
Pâques,
cette année-là.
Athènes! le plus beau ciel du monde, dit-on, mais surtout,
quelle étrange impressiond'un éternel passé
pour le visiteur qui veut ignorer l'inéluctable présence
du "moderne". Exception faite du Parthenon, de quelques
jardins et monuments, il y a cependant peu de traces de la prestigieuse
antiquité dans Athènes même, mais il y a "1'atmosphère"
et n'y aurait-il que le Parthenon, il est suffisant, comme support,
pour entraîner le coeur en ces siècles lointains où
toute la pensée d'un monde se rassemblait ici sous la protection bienveillante
de la divine Athena. Quant à moi, comme tant d'autres, chaque
séjour à Athènes me conduit en pèlerinage
sur la célèbre colline où, parmi les pierres
du temple, jaillissent encore l'espoir, les aspirations et la
tradition
de tout un peuple. Avoir à Athènes une rencontre insolite
ne pouvait ainsi me déplaire.
L'expérience précédente m'avait appris qu'IL
NE FAUT PASCHERCHER A PROVOQUER L'EVENEMENT (au sens sacré
du mot). IL SUFFIT D'ETRE PRET ET D'ATTENDRE AVEC SERENITE.
Je ne fis donc rien d'autre, dès mon arrivée, que mener
à bien ce qui m'avait amené à Athènes.
Je le fis sans hâte excessive, sans m'étonner du délai
ou du silence de celui que j'étais en droit d'attendre après
ce qui m'avait été annoncé.
Le samedi matin, au moment où je remettais ma clef au concierge,
celui-ci me tendit une enveloppe blanche ne portant aucune inscription
sinon le numéro de ma chambre écrit de la main du concierge.
J'ouvris en hâte l'enveloppe; sur une demi-feuille de papier,
à la machine à écrire, ces seuls mots: "Aujourd'hui
18 heures" et l'adresse d'une rue, que je situai proche de la
Place de la Constitution, mais en direction de la célèbre
Plaka. Toute la journée, je ne ressentis aucune hâte
quoique je me sentais étreint d'une compréhensible
curiosité. A 17 heures, j'étais de retour à mon
hôtel, et, après une courte méditation, je demandais
un taxi. Je tendis au chauffeur la papier et le récupérai
aussitôt.