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Comme toutes les grandes villes - et les moins grandes - Vienne, pour les natifs et les émigrés de province ou de l'étranger, c'est le pain quotidien. Pour le touriste et même le voyageur pressé. Vienne, ce sont les jeux du Prater et la nonchalance de Schoenbrunn. Pour tous, natifs, émigrés, touristes et voyageurs pressés, Vienne, c'est la souriante capitale de la musique et le culte de Strauss. J'arrive à Vienne au crépuscule du grand festival musical de juin 1967. Dans le taxi qui me conduit de l'aéroport à mon hôtel, les effluves d'une valse charment mon chemin, et, à peine arrivé, une autre valse m'accueille depuis l'océan de verdure qui fait face à l'hôtel Intercontinental. Après une pause rapide, le temps de remplir les formalités à la réception et d'être accompagné à mon appartement, la valse à nouveau remplit mon univers, car le premier geste du chasseur est de tourner le bouton de la radio. C'est en musique que j'ouvre mes bagages et fais connaissance avec mon home provisoire. J'avais demandé une chambre calme et, effectivement, je ne perçois que dans le lointain les bruits de la ville, ayant ainsi tout lieu d'être satisfait. Pourtant, en jetant un coup d'œil à travers la grande baie vitrée donnant sur l'extérieur, je vois, dans un stade juste sous ma fenêtre, disposées en carrés, plusieurs rangées de sièges avec, au centre, un ring. Je croirai - je "veux" croire - que ce sont les restes déserts d'une manifestation sportive écoulée jusqu'à ce que, tard dans la soirée, revenu à mon appartement après mon repas, des clameurs effrénées m'ayant attiré à la fenêtre, j'assiste quelques minutes en spectateur clandestin aux contorsions d'un match de... catch ! ! ! Tel est le décor où s'agitent mes pensées... Ma PENSEE de l'expérience que je vivrai ici. Le jour J, l'heure H ? Même pas ! Je sais que c'est DEMAIN et que le contact avec moi sera pris à 9 heures du matin. Je sais que je dois attendre dans ma chambre l'appel du concierge et que c'est devant le pupitre de celui-ci que la rencontre aura lieu. En apparence, donc, aucune surprise à prévoir mais, au premier plan de ces humaines conditions, il y a TOUT LE RESTE, un "reste" qui, jusqu'ici, a été pour moi, comme pour tant d'autres, VIRTUEL et qui, bientôt, sera REEL, ACTUEL. Mon cœur se serre d'espoir et d'impatience. Ah ! ce temps illusoire, comme il nous tient !

Je me réveille à 6 h. 30 et j'en suis étonné, car ma constitution physique est ainsi  faite que, comme on dit, je ne suis pas du matin. Il m'arrive souvent de travailler à mes articles, à mes causeries ou à la méditation jusqu'à deux ou trois heures du matin sans me sentir le moins du monde fatigué, mais si, le matin, je me lève trop tôt, mon efficacité s'en ressent considérablement. Quelle étrange constitution est la mienne dans cette incarnation ! Ni froid trop vif, ni heures matinales... Il faut savoir tenir compte de telles exigences et s'y adapter. C'est une forme de la maîtrise que de se bien connaître. Certains, parfois, me disent :
" Comme vous devez regretter de ne pas connaître, chaque jour, les beautés du matin alors que toute la nature s'éveille en une explosion de joie ! "... et je ne puis que répondre :
" Comme il est dommage que, de votre côté, vous ne puissiez connaître les splendeurs de la nuit alors que tout dort autour de vous et que le ciel bavard n'a que vous pour conter ses secrets !"...

Je suis prêt et dans quelques minutes, je serai : "Au commencement..." Je vais m'approcher de la fenêtre quand la sonnerie du téléphone retentit... C'EST L'HEURE, ON M'ATTEND... Je me précipite vers l'ascenseur, me voici dans le hall... puis proche du pupitre du concierge.IL EST LA ! JE L'AURAI RECONNU ENTRE MILLE ! La grande, la noble figure, la bouleversante douceur du fin visage, l'éclat des yeux foncés sous l'épaisseur d'invraisemblables sourcils blancs jetés au hasard du front...Le brûlant magnétisme qui se dégage de tout L'ETRE à un point tel que CELUI QUI SAIT pourrait le toucher de ses doigts sensibles, LE VOILA, LUI, ROSE-CROIX - UN ROSE-CROIX, UN "REALISE" . Que faire, que dire ! Qu'auriez-vous fait, qu'auriez-vous dit ? Moi, je m'approche de lui et sans ostentation, légèrement, je courbe la tête dans un signe de respect profond et d'intense dévotion, je place la main gauche sur mon cœur et je murmure : " SERVIR !" Un sourire me répond, aucune parole n'est prononcée et je le suis jusqu'à une immense voiture noire marquée du chiffre diplomatique et le chauffeur, sans un mot, rigide et sérieux, conduit la voiture le long de l'itinéraire connu de lui, jusqu'à sa destination. Au passage, je jette un coup d'œil sur l'artère fréquentée que nous empruntons, puis sur l'opéra, puis... mais une main se pose sur la mienne avec affection, comme pour me dire :" Paix, patience, confiance ! " et ces trois sentiments, au même moment, je les éprouve, JE LES VIS. Un peu plus tôt, un peu plus tard, quelle importance ! L'expérience d'un tel présent n'est-elle pas en soi TOUTE L'EXPERIENCE MYSTIQUE ? Je me souviens qu'un sage, rencontré au cours d'un voyage que j'avais entrepris à la recherche des vestiges d'une initiation ancienne, m'avait dit : " Répète le nom de Dieu pendant cinq minutes en vivant à chaque instant ce que tu dis. Si tu y parviens, tu seras Dieu toi-même ! " II voulait par là montrer que l'initiation s'acquiert en ayant conscience de chaque instant, en faisant de chaque instant un perpétuel PRESENT. En vérité, c'est bien ce que je ressens en ce moment même, alors que cette main bénie est posée sur la mienne si prête à recevoir ce qu'on la jugera digne de partager. 

Le trajet s'est déroulé en... je ne sais pas, et le saurais-je qu'il importerait peu de le mentionner. Où nous sommes je ne l'ignore pas car, curieusement, je suis déjà venu un jour en ces lieux au hasard d'une promenade, mais je ne puis donner ici aucune indication précise permettant de les retrouver et chacun le comprendra. Cette maison, comme les autres que nous visiterons plus tard, est secrète et cela pour des raisons liées à la notion même d'initiation et de tradition. En outre, si je relatais en ces pages : cette maison est à tel endroit, on y va de telle manière, combien seraient nombreux ceux qui, dans leur enthousiasme mystique, accourraient à ces portails avec le désir non pas d'en savoir plus, puisque je vais parler, mais d'en voir davantage et peut-être d'apercevoir quelques instants l'ombre du Réalisé. Alors, ce serait la fin, la rupture, l'écroulement de tout un monde de la tradition, tant il est vrai que le désir le plus noble engendre parfois la plus épouvantable des catastrophes.

 

 

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