On sait peu que Lisbonne s'appela naguère Ulissipo, puis,
sans doute par simplification, Olisipo. Beaucoup ignorent qu'elle
fut un municipe de la Lusitanie romaine, qu'en 357, elle était
déjà un évêché, que les Maures s'en
emparèrent en 711 et qu'elle ne fût reconquise qu'en
1147 par Alphonse 1er Henrique et les Croisés, pour devenir
au XIIIème siècle la résidence des rois de Portugal.
De sa fabuleuse prospérité au XVème siècle,
disparue avec la domination espagnole en 1580 et définitivement
anéantie par la perte des Indes, peu se souviennent.On parle
encore avec angoisse du tremblement de terre de 1531 et avec terreur
du séisme dévastateur du 1er novembre 1755, suivi d'un
gigantesque incendie et d'un raz-de-marée qui détruisirent
la ville, dans sa majeure partie. Elle fut port de transit et centre
du commerce des épices expédiées des Indes à
destination des ports
européens de l'Atlantique. Elle était le point d'arrivée
des navires du Brésil...Elle se languit aujourd'hui sur les
rivages de la mer de Paille, rêvant à son passé,
scrutant l'avenir et ses incertaines promesses, s'accrochant aux espoirs
que son peuple, souriant de tristesse, entretient par un labeur quotidien
et une persévérance séculaire...Moi, de la terrasse
de mon appartement du Ritz, dans la supportable fraîcheur de
ce 13 novembre, à peine arrivé, j'imagine dans le très
loin, là-bas, l'une des plus belles rades du monde et je salue
le Tage, cet exilé d'Aragon qui grandit dans les Castilles
et, accompagné depuis Aranjuez par sa sœur Jarama, brille
au soleil de Tolède, de Talavara et d'Alcantara avant de jaillir
au Portugal pour connaître le splendide défilé
des Portas de Rodas et, chargé d'histoire, allant son parcours
sinueux dans le calme des plaines et trompé par de fausses
rivières, revenir, après son majestueux sursaut de Vila
Franca, jouer dans la superbe baie de Lisbonne et mourir, épuisé,
dans l'océan atlante...
Lisbonne et ses rares vestiges, ses églises anciennes, sa tour
de Bélem, son monastère des Jeronimos... Lisbonne et
le Tage, Lisbonne et son "Ritz" et Lisbonne et Maha
!... Les jours se sont enfuis à la cadence des mois et voici
les souvenirs anciens rassemblés dans le présent qui
passe... Même lieu, même espérance ; pour demain,
même attente...
Je rentre et je m'assieds. Les yeux clos, je tente de contenir le
flux désordonné de pensées où se mêlent
la nostalgie d'hier et l'impatience du moment. Tout commence demain
; à quoi bon vouloir envisager maintenant ce qui pourrait être.
Le moment n'est pas loin où les faits s'inscriront dans le
temps qui leur est préparé. Le concierge m'a délivré
un bref message: "Quelqu'un doit venir demain à 10 heures".
Combien sont toujours inutiles les suppositions du "peut-être"
!
Pourtant Maha, à Vienne, ne m'avait-il pas fait espérer
le privilège d'une nouvelle rencontre avec lui dans les villes
où j'aurais à me rendre pour les visites auxquelles
j'étais convié ? Certes, qui suis-je pour espérer
qu'un tel être ou seulement l'un de ses adjoints puisse songer
à m'inclure dans l'immensité de sa tâche et même
dans quelques minutes de son précieux temps ! Allons, je ne
dois pas entretenir de dangereuses illusions. Je suis déjà
confondu par l'insigne privilège qui m'échoit demain...
Je ne puis éloigner la pensée de Maha.Ce qui a eu lieu
avec lui ici, dans cet hôtel, me ramène sans cesse à
sonimage. Bien ! Alors, supposons ! Tant pis pour l'inutilité
du peut-être !
Donc Maha est ou sera ces prochains jours à Lisbonne, peu après
à Madrid et je m'y trouverai aussi, enfin, plus tard a Athènes.
Lisbonne, Madrid, Athènes... trois régimes autoritaires,
trois pays qui ne semblent pas au rythme du monde en dépit
des aspirations de leur peuple. Je chasse cette pensée politique.
Après tout, les choses feront leur chemin et nul n'y pourra
rien. Nul ? Je me souviens de ce que j'ai appris au cours de rencontres
antérieures. Enfin, je SAIS qu' "on" veille et l'évaluation
de l'état d'une nation par rapport aux normes générales
requises, compte tenu des leçons à apprendre et des
étapes à franchir, est certainement connu d'une manière
parfaite. Depuis que j'ai eu accès à cette compréhension
grâce aux lumières reçues des autorités
les plus compétentes en ces matières, je n'ai plus aucun
problème. Un peu de réflexion me permet de situer les
événements petits et grands dans leur admirable contexte
universel....
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Peinture de Peter Celeste
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Maha ne peut cependant se trouver à Lisbonne pour l'une des
réunions périodiques. II y en a quatre qui coïncident,
à un ou deux jours près, avec le début d'une
saison nouvelle. À Vienne, ce pouvait être le cas. A
Athènes, ce sera certainement la raison de la présence,
de Maha en décembre prochain, mais à Lisbonne, rien
de semblable. Je me souviens malgré tout que ma première
rencontre avec Maha avait eu lieu ici en novembre également
et je n'ai jamais eu la prétention de croire qu'il avait pu
effectuer un tel voyage uniquement pour me rencontrer. Une "réunion"
avait eu lieu. II pouvait s'agir naturellement d'une réunion
extraordinaire, mais Maha, à la même époque de
l'année, sera à nouveau, à Lisbonne. II ne saurait
y avoir de hasard à cet état de fait. Lisbonne est-elle
de première importance pour le Haut-Conseil? Après
la dernière venue de Maha dans cette ville, il y a eu des
événements considérables dans le monde, mais
comment pourrait-on établir une relation directe entre les
deux faits, quoique... Je me refuse à aller plus loin dans
cette supposition. Maha demeurerait-il ici ? Non! la réponse
jaillit avec une certitude si immédiate de mon subconscient
que j'abandonne cette idée. Alors, que faut-il conclure ? Que
si la situation l'exige, une réunion spéciale se tient
toujours à Lisbonne, mais dans ce cas,pourquoi Novembre ? Les
événements n'attendent pas... à moins que NOVEMBRE
SOIT UN MOIS CAPITAL, CHAQUE ANNEE, DANS L'HISTOIRE DU MONDE, PEUT-ETRE
CELUI DU BILAN ET CELUI OU SONT ENVISAGES LES EVENEMENTS PROCHES ET
LA MANIERE D'Y FAIRE FACE.
Je commence à comprendre. Maha m'avait bien dit que ce qui
m'était révélé pouvait devenir la CLEF
expliquant toutes les conditions. Or, le moment des rencontres, leur
date et les lieux NE SONT-ILS PAS EUX-MEMES UNE REVELATION ?
Les quatre réunions annuelles doivent être, si mon raisonnement
est exact, celles de L'ACTION et des DECISIONS, les autres, celles
des EVALUATIONS. Quant à Lisbonne, ce serait la ville du BILAN
ANNUEL avant la GRANDE RENCONTRE d'hiver. Les autres villes ? Amsterdam,
Vienne... Je pense deviner : Athènes est proche d'Istanbul,
à peine une heure d'avion. Une autre ville serait alors Athènes
et Istanbul, celle de la dernière grande réunion. L'énumération
est incomplète. J'ai connaissance par TOUTES les réunions,
générales et particulières, d'Amsterdam, Vienne,
Lisbonne, Athènes, Istanbul. Je me rappelle Copenhague où
j'ai SU qu'une réunion avait eu lieu. De Londres, je n'ai aucune
certitude, bien que les membres du Haut-Conseil ne se déplacent
certainement pas inutilement. SEPT villes au total et non seulement
j'ignore la huitième, mais ce ne serait aussi que conjecture
de dire où les grandes rencontres ont lieu et où se
déroulent les réunions secondaires. A part Istanbul,
Vienne et peut-être Copenhague... Qu'importe, après tout
! L'essentiel n'est-il pas que de telles réunions aient lieu
? Je me reproche mon humaine curiosité. Je me lève et
j'ouvre mes bagages... Ce soir, je me coucherai très tôt.
Décidément, je dois admettre que le temps compte et
que l'âge fuit: l'avion, mon vieil ami, lui aussi me fatigue...
....Dans la voiture qui me conduit ce matin vers une nouvelle "maison
secrète de la Rose-Croix", je revois en pensée
les événements qui se sont déroulés depuis
une heure à peine, et dont la similitude avec ce qui s'était
passé a Vienne me frappe. D'abord le chasseur qui m'apporte,
quelques minutes avant dix heures, alors que j'attendais près
du téléphone de ma chambre, l'appel du concierge, une
enveloppe cachetée renfermant une carte minuscule avec ces
seuls mots, d'une belle écriture penchée : "Je
suis là - J.C.".
Ensuite, mon arrivée dans le hall immense avec un regard vers
l'endroit où, précédemment, s'était tenu
Maha, mais où sa place est vide, muette, puis quelqu'un
venant à moi, grand, mince, splendidement droit dans ce vieil
âge qu'il porte avec une jeunesse qui irradie de ses yeux gris,
dans la lumière argentée de son abondante chevelure.
Pâle ? oui, mais cette pâleur n'est due qu'au contraste
d'un visage fin avec un costume d'un bleu extrêment foncé
d'où ressort une cravate blanche perdue sur une chemise de
même couleur. "Venez" et, à nouveau, confiant
d'une absolue certitude, je suis un inconnu vers une nouvelle découverte.
Peut-être devrais-je dire quelques mots de la voiture qui nous
accueille, du chauffeur qui, sans un mot, prend la route qu'il connaît
bien ? Cela ne me semble pas devoir ajouter quoi que ce soit au récit.
Il y a eu bien bien des voitures et des chauffeurs dans toutes mes
rencontres sans que je sache si les uns et les autres étaient
au service de ceux qu'ils transportaient avec moi ou s' ils étaient
"prêtés" par quelque "fidèle"
inconnu. A quoi bon d' ailleurs, attacher la pensée à
ce genre de problèmes. Le rôle anonyme de ces collaborateurs
dévoués les honore dans la perfection de leur mission
accomplie.
La voiture avance, rapide, et je n' ose troubler le silence. Mon compagnon
semble recueilli dans une profonde méditation, je ferme les
yeux et je m'efforce de rejoindre son niveau vibratoire mais,
bien vite, je sens que C'EST LUI QUI CONDUIT MA MEDITATION VERS
UNE INDESCRIPTIBLE ETAT DE COMMUNION auquel je m'abandonne entièrement.
Lorsque je reprends conscience, la voiture a laissé la mer
sur la gauche et suit un chemin large et bien entretenu vers un grand
édifice que rien ne dissimule à la vue et que certainement
tous ceux, touristes et natifs, empruntant la route que nous avons
parcourue, NE PEUVENT MANQUER D'APERCEVOIR. Or, cet édifice
ressemble à un monastère et il doit certainement intriguer
le curieux à moins que, comme souvent, l'idée qu'il
s'agit d'un couvent qu'on ne visite pas mette fin à toute velléité
d'en savoir davantage...
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