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Peinture de Martine Jacobs

Lisbonne clame sa douleur dans les lamentations d'un fado. Pour oublier sa peine, Madrid l'appelle amour et pour l'apprivoiser, la ville bondit, secoue de vibrantes castagnettes et frappe du pied, en tapinois d'abord puis dans le tonnerre d'un rythme sans cesse plus accéléré qui, bientôt, mourra dans la langueur d'une décevante victoire. Fado ou flamenco, deux peuples fiers, au son d'une guitare, chantent leur malheur et leur espérance ! L'un courbe front et se résigne ; mais c'est sous un mâle orgueil que l'autre dissimule sa faiblesse. Voyez cette danseuse aux éclatants atours. La femme ? Peut-être et plus sûrement la peine à surmonter, le bonheur à conquérir... Du talon, l'Espagnol scandera son désir en de voluptueux artifices auxquels la proie ne succombera qu'en apparence. Elle et lui, finalement, resteront dans un face à face tragique. Point d'abandon  C'est demain, tout à l'heure, que reprendra le cycle ,la course vers l'insaisissable félicité!...

J'éprouve une exceptionnelle prédilection pour Madrid. Je m'y sens chez moi et mes amis madrilènes m'ont toujours accueilli comme l'un d'entre eux, jamais comme un étranger. Il y a plus encore :! l'ambiance répond à ma nature profonde. Il n'est nul besoin pour moi d'aller, là-bas, aux autres et les autres n'ont pas à venir à moi. Nous faisons chacun, par hasard, la moitié du chemin, nous nous rencontrons et poursuivons notre route ensemble. Aucun effort n'est nécessaire. Mon âme se conjugue d'emblée avec l'âme espagnole, comme si l'harmonie entre ce pays et moi était, pour ainsi dire, préétablie. Pourtant, décrire Madrid serait pour moi une tâche ardue au piètre résultat. Cette ville n'a rien de différent, c'est une ville... mais pour peu que la pensée, d'un pinceau expert, nuance les couleurs et y mêle l'histoire, voici que le tableau s'anime et sur le fond de sang se dresse la fierté, peut-être l'orgueil, de tout un peuple. "Mourir à Madrid" ? Pourquoi ? Il suffit d'y vivre.Joseph Kessel aime la nuit et se complaît dans les bas-fonds. C'est là, dit-il, qu'il ressent le véritable contact avec l'homme et sa nature profonde.

Joseph Kessel est cependant l'un de nos écrivains les plus sensibles et d'une authentique pureté. Quand il souligne son goût du risque, je crois qu'il désigne surtout son amour de la vie. Mais, vivre, à mon avis, ce n'est pas différencier l'humanité en des compartiments distincts.L'HUMANITE EST UNE, SEULE L'HYPOCRISIE LA FAIT MULTIPLE. Pour moi, une ville, ce ne sont pas de beaux quartiers, quelques monuments d'histoire et puis les secteurs louches dont le prétendu "bien pensant" s'offusque en paroles tandis que, les yeux clos, il rêve d'y aller voir... Une ville est un tout où chacun promène sa propre nature. Se contenter d'y rechercher les bas-fonds est une erreur aussi grande que de vouloir les ignorer. N'y avons-nous pas vécu naguère, dans quelque vie ? Notre fanatisme n'établira-t-il pas pour nous la dure obligation d'en faire un jour l'expérience, dans quelque vie nouvelle, puisque comprendre, c'est connaître et que l'inéluctable loi exige que nous comprenions ? Malgré tout, c'est toujours lui-même que l'homme recherche, où qu'il se trouve, à travers autrui. Une ville, dans sa diversité, offre son expérience. Joseph Kessel la recueille seulement dans certains quartiers ; c'est son droit. Je la recueille, quant à moi, partout. Le riche comme le pauvre, le prodigue comme l'avare ou le mendiant, l'humble comme l'orgueilleux, le saint comme le pécheur, le pur comme le taré, tous ont quelque chose à donner, une expérience à partager, un avertissement à clamer, tous ont quelques chose à recevoir, un conseil à solliciter, un sourire à recueillir. Cela, c'est laLA VILLE, et Madrid est une ville, et pourquoi fermer les yeux sur ce monde qui est NOTRE monde, un monde dont nous sommes la réplique, le microcosme ? Partout, il suffit de rester SOI-MEME, de s'instruire, de partager, de SERVIR..

Peinture de Martine Jacobs

Ainsi, je ne dirai rien de Madrid, mais si, un jour, vos pas vous y conduisent, ne négligez pas certaines rues étroites et secrètes. Elles sont chargées d'une riche histoire, car derrière la misère, vous reconnaîtrez l'homme, vous vous reconnaîtrez VOUS-MEME. Sur une table torturée par les ans, une horrible boîte de fer rouillé d'où jaillit une rosé éclatante dont la tige se perd dans l'eau fétide : quel tableau plus simple, quel plus merveilleux tableau ! 

Je n' ai jamais compris kes reproches que certains élèvent contre les hôtels Hilton. Que peut-il bien y avoir de commun entre une technique hôtelière et les édifices où elle opère ? Si le même hôtel s'appelait Durand ou Dupont, offrirait-il davantage d'attraits ? Certes, dans tous les "Hilton" du monde, on trouve une monotone uniformité, mais précisément cette  uniformité, c'est la certitude d'un confortsatisfaisant, d'un service efficace et d'une tranquillité discrète. Que souhaiter de plus ?L'hôtel est un abri après les fatigues d'une journée de labeurpersévérant ou de visites pressées. Hilton, jusqu'ici, m'a offert sa garantie et je ne l'ai point regretté. C;est pourquoi, à Madrid, je réside au Catellana Hilton.

J'y suis arrivé à l'hôtel à l'heure prévue et, depuis un moment, je fais connaissance aussi avec les pensées qui m'assaillent. Où peut bien se trouver, en Espagne, une maison secrète de la Rose-Croix ?, "Sancti Spiritus" ? C'est une ville de Cuba mais aussi d'Espagne. Or, c'est à Madrid que je suis attendu. Après tout, "Spiritus ubi vult spirat", comme "Spiritus flat ubi vult", veut dire : "l'esprit souffle où il veut". Alors ? Madrid ou ailleurs...

Le rendez-vous est fixé pour le samedi 18 novembre à une heure plus tardive que d'habitude: 13 heures. Il est vrai qu'en Espagne, on vit moins tôt, mais je ne pense pas que ce soit la raison du temps choisi pour cette rencontre. J'ai appris à ne plus me poser aucune question précise en relation avec ces expériences exceptionnelles auxquelles j'ai le privilège d'être convié. Les réponses que je pourrais supposer auraient peu de chance de s'avérer exactes. J'ai beaucoup mieux à faire. Il faut me préparer. C'est après-demain seulement que sonnera l'heure nouvelle. Il me reste donc cette soirée et une journée complète. Je me décide à un jeûne relatif: légumes, fruits, pas de viande ni de café, mais beaucoup d'eau - en somme une préparation à une haute expérience occulte. J'y ajoute la "douche spirituelle" connue des adeptes avancés. De plus, je me propose de communier avec ce que j'appelle la cathédrale de l âme toutes les trois heures pendant la journée jusqu'à minuit. J'irai aussi une heure le matin et le soir dans ma petite chapelle madrilène toujours si ignorée et cependant si grande dans sa note vibratoire. Pourquoi une chapelle ? A Istanbul, je fus dans une mosquée, ailleurs, ce fut un temple, en d'autres lieux une synagogue, quelquefois un arbre auprès d'une chantante rivière. A Madrid, dans la très catholique Espagne, n'est-il pas naturel que ce soit une chapelle qui m'accueille ? J'y rencontre ma solitude tandis que soliloque mon âme... J'observerai rigoureusement ce programme et, pendant le temps de l'attente, mon moi, peu à peu, se libérera des chaînes corporelles pour vivre sur "son" plan, entraînant avec lui, pour les annihiler dans l'abandon sublime, toute notion de temps, toute impression d'espace... Le soir vient, puis le jour et à nouveau la nuit... Approche le Sabbat... mon frère, voici l'heure ! Quelques instants encore et le rien que je suis unira son néant à la grandeur du tout... Ce samedi sacré sanctifie chaque geste, chaque pas vers Celui qui maintenant m'attend et vers qui je m'approche - enfin ! - dans ce hall prétentieux que Sa présence efface...

 

 

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