II m'a semblé que le Père allait perdre son calme,
mais c'est surtout une infinie tristesse que j'ai reconnue dans ses
dernières paroles. Il se tait quelques instants, et, dans un
émouvant sourire, enchaîne : "Oui, vous n'avez vu
aucun de nous manifester des pouvoirs particuliers, ce qui ne signifie
pas que nous ne les possédons pas. Mais l'état de Rose-Croix
n'implique pas leur usage constant. Etre un Rose-Croix, c'est avoir
acquis une manière d'être, de penser et d'agir où
être, penser et agir sont une seule et même faculté.
La pensée anime l'être et elle devient action. C'est
cela la puissance, la vraie, car elle se résume à l'emploi
de l'énergie unique dans des conditions diverses, et cet
emploi est à peine volontaire. Il est la conséquence
immédiate du niveau que nous avons atteint. Il est CET ETAT
LUI-MEME, et cet état est l'ABSOLU DE LA CONNAISSANCE. Vous
en avez ressenti simplement, à diverses reprises, les EFFETS.
Or, par ce que nous constituons, quiconque se met en réel accord
avec un degré quelconque du sentier aboutissant à nous
est DE CE FAIT en accord avec nous et, à travers nous, avec
le sublime dont nous sommes devenus un réceptacle privilégié.
Par conséquent, il n'y a, dans aucune des douze voies, de néophytes
ou d'adeptes avancés. Une telle distinction n'existe pas. Il
y a SIMPLEMENT accord ou rupture de cet accord. L'accord maintenu
par l'étude sincère signifie " contact" et
conduit à L'EVEIL, parce qu'une CONNEXION est alors établie
avec notre plan. Le rosicrucien est, dans ce cas, un véritable
Rose-Croix " en puissance". La rupture de l'accord signifie
interruption du contact et épanouissement du seul moi intellectuel
et de ses mirages. La rupture, bien entendu, est due à l'exaltation
du moi sous ses formes insidieuses, y compris celle du doute... Mais
ce que j'ai voulu surtout faire ressortir dans ces quelques remarques
annexes, c'est LE LIEN PERMANENT ET INDIVIDUEL EXISTANT ENTRE NOUS,
ROSE-CROIX, ET CHAQUE ROSICRUCIEN POURVU QUE CELUI-CI TEMOIGNE DE
SINCERITE VRAIE ET D'UNE REELLE ASPIRATION. Il bénéficie
dans ce cas de notre influx et IL N'EST JAMAIS SEUL...
- "Quelle est la place occupée par l'Illustre Kut-Hu-Mi
dans cet ensemble dont j'ai maintenant une vu si comprehensible, grâce
à la sollicitude dont j'ai bénéficié ?"
- "Kut-Hu-Mi, répond le Père, est l'un des plus
grands parmi ceux que vous appelez les "maîtres cosmiques"
et vous savez ce que sont ceux-ci par rapport à nous. Kut-Hu-Mi,
cependant, est particulièrement concerné par la voie
rosicrucienne et il est NOTRE HIEROPHANTE. Il est, si vous voulez,
l'intermédiaire entre le plan des maîtres cosmiques et
le nôtre. Il est de l'autre plan, mais il est à l'intersection
des deux plans. Il est un "porte-parole" dans les deux sens,
à la fois guide et gardien. Dans la pyramide rosicrucienne
TOTALE, il est LE SOMMET.
"Mais le moment est venu de nous séparer. Il doit vous
apparaître suffisamment que les notions partagées
avec vous peuvent éclairer le SENTIER dans son ensemble. En
réfléchissant à ces notions, en les"travaillant",
vous aurez toujours une réponse satisfaisante à toute
question sérieuse que suscitera votre recherche. Préparez-vous
à présent à la GRANDE VEILLEE. Ce qui a été
reçu multiple par votre mental imprégnera alors votre
conscience à tel point que la puissance de l'unité s'établira
en vous. Mais, je le répète avec insistance préparez-vous.
"
Je ne comprends pas ce que le Père veut dire par "puissance
de l'unité". Sa dernière phrase est obscure. Je
sens cependant qu'aucune question n'est attendue et que ma visite
doit prendre fin.
Le Père Rosencreutz se lève, tous font de même
et, à mon tour debout, je me prépare à prendre
congé mais soudain je suis à nouveau saisi par la REALITE
au sein de laquelle je me trouve. Ah ! Comme le mental trahit la nature
humaine ! Tout le temps que le Maître a parlé, j'ai écouté,
avec passion sans doute, mais JE N'AI PAS COMMUNIE. Ma pensée
a été active, j'ai reçu et je n'ai pas assimilé,
intégré en mon être, la sagesse dispensée.
Des mots, des mots... Le voilà bien, le multiple reçu
par mon mental. Ô Maîtres qui êtes apparus, le disciple
que je suis pouvait-il être prêt ? A genoux, courbe la
tête, homme inconsidéré que je crois être
moi-même et qui leurre mon âme jusqu'en ces lieux sacrés
!
Le silence intérieur apaise mon désarroi et, en quelques
instants, JE SAIS que ma révolte contre moi-même est
l'ultime illusion de la matière humaine, de son cœur "innombrable",
et de sa fausse diversité apparente. Pour l'âme, à
chaque instant, c'est la nuit et puis c'est l'aube et c'est la PAIX,
mais la PAIX qu' EUX me donnent en cette fraction d'éternité,
par leur présence, par le chant de leur être et par la
main qui sur ma tête vibre de lumière et de puissance,
je cherche vainement à la peindre aujourd'hui en des mots mais
elle leur est insaisissable, comme insaisissable est LA LUMIERE, LA
VIE OU L'AMOUR..." Je vous laisse ma Paix". C'est en de
tels moments que l'on "connaît la parole" et que l'on
ne doute plus "qu'elle est parmi nous"...
Je suis arrivé à mon hôtel tard dans la nuit
et j'ai consacré le lendemain à une méditation
constante. J'ai compris, dans la soirée, que Madrid ne m'apporterait
rien de plus cette fois-ci et, trop pénétré
de l'éternelle grandeur d'hier, je n'ai pu me résoudre
à revenir aux limites du présent. Pendant la journée
du lundi 20 novembre 1967, j'ai malgré tout, par téléphone
et deux ou trois décisions rapides mais efficaces, quoique
sans les discussions préalables habituelles, réglé
les différentes questions que je me proposais de traiter à
l'occasion de mon séjour et je suis rentré à
Paris par l'avion de nuit. Depuis, sans cesser naturellement mes activités
habituelles et en assumant l'ensemble de mes responsabilités,
je me prépare à la GRANDE VEILLEE de Lisbonne.