Depuis ma visite du mois dernier, la douleur, le sang
et les larmes ont, en quelques heures, le samedi 25 novembre dans
la nuit, envahi la cité inondée et torturé son
peuple courageux. Elle a pleuré, Lisbonne, la ville noble et
elle pleure encore, mais en silence, comme pleure la misère
qu'une misère plus grande étreint. Le pauvre a son "absent"
et le riche, le sien, car la terre a repris ce qu'avait rendu l'eau.
Le Tage est moins brillant, la mer moins captivante. Comment les
dédaigner? Mon coeur se languit d'eux ! Je ne puis
les hair mais je pense à leur morts et ma joie d'être
ici s'obscurcit de tristesse. Je ne sais encore ce que sera la veillée
promise. J e pressens le sublime... Alors, Ô Dieu, que l' Oeuvre
ici accomplie éclate en un festin de paix, de réconfort
et de consolation pour la ville endeuillée ! Que rien
ne me profite et que tout soit pour elle, comme le signe avant-coureur
d'une béatitude donnée jadis au monde des souffrants
par Celui qui, pour nous, hier, une fois de plus, est né: Heureux
ceux qui pleurent, car ils seront consolés...Ma réservation
avait été faite, comme d'habitude, à l'hôtel
Ritz mais quelques jours avant mon départ, une brève
notification me recommandait de ne rien prévoir. Confiant,
j'avais aussitôt informé l'hôtel de disposer de
mon appartement. Cependant, comme aucune indication précise
ne m'avait été communiquée, mon raisonnement
s'efforçait d'instiller en moi le doute. L'image était
déprimante. Je ne voyais arriver à Lisbonne et errer,
angoissé, dans l'aéroport, puis dans la ville, mes bagages
à la main, à la recherche de l'impossible et de l'inconnu.
L'idée était insensée et j'en avais honte. Aussi
laissait-elle place, très vite, à la certitude d'une
préparation attentive dans ses moindres détails que
les faits confirmèrent. Le "guide", en effet, était
là, et les formalités de douane terminées, je
me précipitai vers lui pour une chaleureuse accolade, dans
un mouvement irrésistible venu du fond de moi-même et
il me reçut avec une émouvante affection. Depuis notre
première rencontre à l'hôtel Ritz, pey de temps
s'était écoulé, mais y aurait-il eu dix ans que
je l'aurais reconnu entre mille.
J'ai donc été conduit au lieu même de ma réception,
en Novembre, par les Rose-Croix installés en ce pays, c'est-à-dire
à leur Maison Secrète et c'est là que je me trouve
en ce moment. J'y ai ma cellule et je considère comme un privilège
insigne d'occuper la treizième, en raison de ce qu'elle symbolise
pour cette suprême hiérarchie. Le dernier doit donc être
le premier, le plus petit apparaître comme le plus grand ? La
"parole" ici est manifestée en toutes circonstances.
Il me faut apprendre à observer les moindres détails.
Pour les Rose-Croix, chaque geste renferme une signification particulière...
La
treizième cellule... Je pense à la treizième
lame du tarot: LA MORT et je me souviens de l'interprétation
donnée à cet arcane par Oswald Wirth - l'arcane MUET
des imagiers du Moyen-Age."Le profane doit mourir pour renaître
à la vie supérieure que confère l'Initiation.
S'il ne meurt pas à son état d'imperfection, il s'interdit
tout progrès initiatique. Savoir mourir, est donc le grand
secret de l'Initié car, en mourant , il se dégage de
ce qui est inférieur, pour s'élever en se sublimant.
Le vrai sage s' efforce donc de mourir constamment afin de mieux vivre.Cela
n'implique de sa part aucune pratique d'ascétisme stérile,
mais s'il veut conquérir son autonomie intellectuelle, ne doit-il
pas rompre avec les préjugés qui lui sont chers et mourir
ainsi à son habituelle façon de penser ? Pour naître
à la liberté de la pensée, il faut s'affranchir
en mourant à tout ce qui s'oppose à la stricte impartialité
du jugement". Treizième cellule arcane treize - le Saint-Esprit
des gnostiques et je suis dans une "Maison du Saint-Esprit"
! Arcane Treize: le Paraclet consolateur qui affranchit l'esprit du
joug de la matière. Libération, spiritualisation, DEMATERIALISATION,
perception de la réalité, dépouillée de
tout décor sensible, mort initiatique, initiation intégrale...

Parce
qu'ILS sont douze, ma méditation s'arrête aussi au douzième
arcane: LE PENDU et parce qu'il y a quatorze sièges et quatorze
cellules, au quatorzième arcane: LA TEMPERANCE. Alors jaillit
la COMPREHENSION et tout m'apparaît clair, VIVANT. Je SAIS pourquoi
je suis ici, je SAIS pourquoi, seul dans cette treizième cellule,
me voici, pour plusieurs jours, face à face avec moi-même
dans une introspection que rompront seulement les "séances
communautaires" et les repas en commun.
Une chaise, une table, un lit, un minuscule placard et un lavabo,
voilà, c'est MA cellule. Mon coeur la meuble de plus précieuses
richesses, mon.attente l'emplit de l'ESPERANCE. J'ai la FOI et EUX
m'accordent la CHARITE. A genoux sur l'inégal plancher, la
tête appuyée sur le rebord de la table, je joins les
mains et je prie..Les grands moments de ma vie - les bons et ceux
qui le furent moins - les pensées, les paroles, les actes,
les omissions, ce qui fut juste et ce qui ne le fut pas, tout cela
fuse de mes lèvres en un Kyrie Eleison que, parfois, ma
main scande sur ma poitrine au rythme d'un torturant "mea culpa".
En ces instants, le bien accompli, même si d'autres l'ont jugé
grand, est englouti par l'énorme tourbillon de la faute peut-être
grave ou simplement bénigne dont se lamente la conscience jusqu'à
ce que, alerté par la douleur spirituelle et le regret "mortel"
d'une âme, l'ange du pardon répare et touche de.son aile
éblouissante le coeur qui se repent.
Oh ! purification intense, TOTALE de ces heures bénies,
tu me laisses mourant d'épuisement intérieur, vide,
à nu, soudain pénétré d'une force inconnue,
irradiante. Tu es le temps de la passion annonciatrice de Pâques
célestes. L'aube dorée a suivi l'obscure nuit, car si
tu crucifies, ensuite, tu ressuscites.
La Grande Veillée ! Je m'attendais à
une soirée exceptionnelle, à quelques heures d'événements
uniques dont je serais le témoin émerveillé et
je m'étais préparé de mon mieux avant ma venue,
car tel était l'ordre reçu et ACCEPTE. Or, ma préparation
avait pour motif réel d'en préparer une plus grande,
prélude à... autre chose à quoi JE NE DOIS PAS
PENSER, ayant pour ordre IMPERATIF DE CONCENTRER MON ATTENTION SUR
CE QUE JE FAIS A CHAQUE INSTANT, qu'il s'agisse d'une méditation
sur les TROIS mots qui m'ont été communiqués
ou d'un geste, celui de me lever, de m'asseoir ou de manger, par exemple.
C'est AU DEBUT extraordinairement difficile, mais la perfection n'est
pas exigée. Il suffit de s'en rapprocher autant que possible,
L'EFFORT ETANT PLUS IMPORTANT QUE LE SUCCES, comme me l'a répété
avec insistance le Père Rosencreutz en me conduisant à
peine arrivé-je, à ma cellule.