Bon !
ce qui se déroulait était pour le moins étrange
et plus nous avancions et traversions les ruelles étroites de
la Plaka, plus j’étais immergée et envahie par
la puissance vibratoire des mots dont Raymond m’inondait… Mon
impression était – et jamais je ne l’oublierai – qu’il
ouvrait d’une façon mystérieuse un « no
man’s land », ou plus précisément, cela
me fit l’effet de passer ensemble de l’autre côté de
la Mer Rouge, tout comme Moïse l’avait fait… séparant
la mer en deux, ouvrant un passage nous permettant de traverser et
d’atteindre l’autre rive. Le passé… la Grèce
ancienne et les Mystères d’Eleusis… Pourquoi cette
impression ? A mon avis, parce que je savais et ressentais que
Raymond et moi-même passions ensemble dans une autre dimension – dans
une expérience extraordinaire où le temps s’était
figé et où l’espace avait disparu… Nous étions « hors
du temps » et « hors du corps » vivant
dans un état de conscience totalement éveillé… observant
simplement… sans être affecté par ce qui se passait
autour de nous. Toutefois, Harris et Andréas commençaient à devenir
de plus en plus fébriles et Harris me chuchota à l’oreille
en Grec : « Raymond devient-il fou ou quoi…comprends-tu
quelque chose à ses incantations ? »… Je ne
répondis pas, désolée que nos amis Grecs aient été exclus
de ce mystérieux événement. Ils étaient
tous deux très occupés à nous dénicher
un restaurant, entrant dans chacun et après un coup d’œil
circulaire … demandant à Raymond de les suivre à l’intérieur … Mais
Raymond faisait la sourde oreille et nos amis commençaient à devenir
de plus en plus nerveux. A un moment, l’un de mes amis Grecs
- je ne saurais dire lequel - me dit dans sa langue : « Dis à Raymond
qu’il se fait tard et que les restaurants sont bondés,
il devrait cesser de grimper plus loin car il n’y a plus de restaurants
là-haut… tout juste le sentier et les rochers de l’Acropole.
Regarde en haut, on ne voit aucune lumière, il n’y a plus
de route… juste un étroit passage suivant la courbe des
rochers de l’Acropole et seuls y vivent les gens très
pauvres… nous ne nous y aventurons jamais, car on dit l’endroit
dangereux et plein de voleurs, et la Plaka ainsi que les restaurants
s’arrêtent ici même, regarde…retournons et
dis-lui d’arrêter son escalade… » L’autre
ami Grec tenta aussi - mais sans plus de succès - de l’arrêter. « Espérons
que nous puissions trouver une table dans l’un de ces restaurants »… dit-il
désespéré … Mais Raymond était dans
un autre monde comme si un fil invisible guidait chacun de ses pas… il
allait quelque part… je le savais intuitivement… aussi
le suivais-je en silence, sourde aux complaintes de nos hôtes
Grecs… Moi-même, j’avais commencé à VIVRE
DANS DEUX MONDES. J’entendais encore les bruits et les sons de
ce monde mais en même temps, je le traversais … et passais
de l’autre côté… était-ce une sorte
de limbes … ? Un mystérieux espace était
en train d’apparaître me ramenant loin dans le passé …
Un
passé qui soudainement devenait le présent
et reprenait vie dans ma conscience… plus Raymond entonnait
ces incroyables et incompréhensibles mots, plus profondément
je pénétrais dans un niveau différent
de réalité … L’âme et l’égrégore
des Anciens Mystères de la Grèce s’éveillaient
en mon cœur et au fur et à mesure de notre ascension,
les lumières se firent de plus en plus ténues.
Nous étions en train de pénétrer un côté obscur
d’Athènes… Il n’y avait plus d’électricité,
juste des lampes à huile ou à pétrole
suspendues près des fenêtres et des portes taillées à même
la roche des collines de l’Acropole … Ci et là,
nous pouvions apercevoir quelques pots de fleurs avec des géraniums… C’étaient
les seuls signes visibles indiquant la présence de gens
vivant ici dans les rochers où ils avaient bâti
leurs demeures… vraiment touchant et surréaliste à la
fois… ! Seuls régnaient le silence …et
le bruit de nos propres pas sur les cailloux et le sol inégal
que nous foulions… ! La mélopée de
Raymond avait brusquement cessé… et nos deux
amis tentaient bien toujours de nous faire rebrousser chemin
vers le bas, en direction de la Plaka dont les bruits, les
sons et les scintillements avaient depuis longtemps disparu
du paysage… Dans un ultime essai, Harris dit à Raymond : « Il
est dangereux de rester ici, comme vous pouvez le constater … il
n’y a plus de restaurant … plus de route … plus
de lumières … et par dessus tout nous risquons
d’être agressés car l‘endroit n’est
pas sûr, retournons si vous voulez bien ! »… mais
Raymond n’écoutait pas et continua à suivre
l’étroit sentier autour de la colline grimpant
de plus en plus haut comme s’il savait où il allait… Sa
psalmodie s’était soudainement arrêtée… Sa
recherche semblait arriver à son terme et il parvenait à destination.