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Janvier 1977 - page 2

Comment, donc, les événements du Liban auraient-ils pu ne pas m'émouvoir profondément ? Nous avons là-bas des amis dans les diverses fractions politiques et religieuses qui composent le pays. Tous me sont également chers et je ne puis établir de divisions entre eux. J'ai souffert avec eux tous, un peu comme un père devant ses enfants qui se déchirent, et beaucoup comme un frère que la désunion sanglante de ses frères bouleverse au plus profond de lui-même et marque d'une plaie douloureuse. Cependant, aucun de ceux qui, politiquement étaient à l'opposé des options de Kamal Joumblatt ne m'a jamais, même aux pires moments des combats, reproché mon étroite amitié avec celui-ci. Tous savaient que cette amitié était autre chose et tous, très certainement, sentaient que les paroles et les actes publics peuvent dissimuler un objectif bien différent. Que Kamal Joumblatt ait souhaité un pays non confessionnel, cela est vrai, et il me l’a dit. Je ne suis pas bon juge en de telles matières, mais j'en suis venu à me demander si telle ne serait pas la meilleure solution de la crise libanaise que le silence des armes n’a pas résolue, loin de là. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner ce qui se passe ailleurs dans le monde, l'exemple de l'Irlande étant significatif, où deux communautés chrétiennes se déchirent, même si la question religieuse n'est qu'un prétexte. En tout cas, si un jour, proche ou lointain, les fonctions politiques n'étaient plus constitutionnellement réparties au Liban selon l'appartenance religieuse, et si un Etat laïc restaurait définitivement la paix, qu'aurait été, à cet égard. Kamal Joumblatt, selon un précurseur ? De même, il est faux de prétendre qu'il ait été hostile à l'existence d'Israël en tant qu'Etat. Je ne sais ce qui a pu être dit ou écrit à ce sujet et l'ignore même ce qu'il a pu déclarer publiquement lui-même a ce propos. Mais ce que je n'ignore pas, c'est ce qu'il m'a personnellement affirmé en tête-à-tête, et ce n'était assurément pas une volonté de rayer Israël de la carte du monde ! Enfin, si l’on veut reprocher à Kamal Joumblatt ses prises de position en faveur de la cause palestinienne, a-t-on réfléchi à la situation lamentable de ce peuple ?.

Dans cette première lettre, je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur l'état actuel du monde où nous vivons. Il est certain que j'aurai souvent à revenir sur ce sujet pour en approfondir les innombrables éléments, qui le composent. Mais, aujourd'hui, il s'agira seulement de jeter un regard rapide sur les conditions dans lesquelles est plongée une humanité dont le plus léger remous affecte, en bien ou en mal, chacun de nous. Je reconnais être fondamentalement un incorrigible optimiste. Je ne puis, chaque jour, comme c'est mon habitude, méditer sur la mort sans que ma pensée, avec insistance, revienne sur la vie et s'y attarde. Les noirs nuages annonciateur d'orage me conduisent, par delà eux-mêmes, vers le soleil toujours présent qui, bientôt, à nouveau, brillera. Si l'obstacle se présente, au loin n’apparaissent déjà des lendemains apaisés, et les problèmes, s'ils existent, n'ont de valeur que dans la solution qui les rejettera dans le passé. La brièveté de la vie individuelle et celle de l'instant qui, à chaque instant, disparaît après avoir enfanté l'instant nouveau, ramènent au relatif ce que, seule, ma préoccupation ou ma pensée pourrait maintenir dans l'illusion d'une durée, voire d'une permanence. Et je crois vraiment que, si tout un chacun adoptait une vision semblable des choses, les difficultés seraient, pour ainsi dire, jaugées du dehors, évaluées pour ce qu'elles sont, mieux affrontées et plus vite résolues, sans que l'on en soit autrement affecté que par une émotion de passagère surprise. Autrement dit, chaque jour devrait être pleinement vécu mais être, en même temps, placé dans la perspective du lendemain, et même d'un plus lointain avenir, car c'est la mort, irrémédiable et inévitable, qui renferme toutes les solutions en mettant fin à tous les problèmes. Vus de la sorte, l'existence et son contexte de paix ou de tourment prennent leur juste mesure sans que règne jamais l'indifférence. Toutefois, une telle attitude qui, individuellement, se justifie par l'efficacité qu'elle confère à l'existence personnelle, par le mieux-être qu'elle engendre et par la paix intérieure dont elle est une clé essentielle, serait irréaliste en regard des conditions de tout un monde et de l'humanité qui le peuple. Il faut, de ce côté, voir, examiner, constater et conclure. On peut, envers et contre tout, rester optimiste et faire preuve de confiance ou, plus simplement, d'espérance. Mais ce serait une attitude légère et fort coupable que d'ignorer des conditions ou une situation d'ensemble dont les conséquences, aussi tragiques qu'elles soient, ne pourront être qu'acceptées et subies, comme un décor que des générations ont planté et que chacun contribue encore et sans cesse à maintenir en existence, une existence artificielle et, cependant, bien réelle par l'influence qu'elle exerce. L'image renversée que l'œil reçoit nous apparaît parfaitement droite sans que nous ayons jamais conscience de l'avoir corrigée et redressée. A l'inverse, si le monde nous semble, malgré le doute qui nous assaille, parfaitement ordonné dans son incessant enchaînement de causes et d'effets, n'est-il pas, en réalité, complètement à l'envers, sans qu'aucun enfant soit assez innocent pour éveiller l'homme en hurlant que « le roi est nu»? Demeurons donc, avec la foule humaine, dans l'actuel de nos perceptions, sans nous interroger sur le réel de notre imperfection. Fondant notre analyse sur la <<science>> purement humaine, observons sans juger, en remettant à plus tard, à une lettre suivante, le soin de conclure.

 

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