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Janvier 1977 - page 4

Ainsi, efforçons-nous d'envisager de ce point de vue les conditions de notre époque. Relativement en peu de temps, un bouleversement d'une inimaginable ampleur s'est opéré. Des valeurs jusqu'ici jugées, il y a moins de vingt cinq ans absolument intangibles se sont effondrées ou agonisent encore, et de radicales transformations ont eu lieu dans les rapports familiaux et sociaux. Des Eglises toutes puissantes pendant des siècles ont procédé et procèdent toujours, sous la pression des circonstances nouvelles, à de déchirantes reconversions qui les opposent à ce qu'elles étaient elles-mêmes, il y a peu de temps, et qui jettent parfois leurs fidèles dans la confusion ou la désolation. Ce qui était péché ne l'est plus, et l'intolérance persécutrice est près de laisser place à la faiblesse ou au laxisme. Politiquement, les efforts d'ajustement à un monde différent progressent plus lentement que le mouvement en avant de ce monde, et le plus curieux est certainement la vie factice que des hommes intelligents, et dont la valeur est hors de doute, tentent de conférer à des idéologies dépassées d'un siècle éteint, le marxisme étant significatif à cet égard. La plupart des gens ignorent ce que ce terme recouvre en théories vieillies et inefficaces qui, si elles furent révolutionnaires à une époque, ne présentent, en regard du monde actuel, qu'une argumentation ayant le teint et l’aspect de la mort. Il eut mieux valu trouver un terme nouveau pour une idéologie vraiment en harmonie avec l'espérance indistincte de ce temps, plutôt que d'abuser la foule en cherchant à réanimer un cadavre. Quant au libéralisme même avancé, il risque fort de n'être, en fin de compte, qu'un mirage, même s'il est généreux et constitue, à certains égards, un indéniable progrès. Très sincèrement, je crois que, par delà les idéologies sans conséquences réellement utiles à une humanité déchirée au plus profond d'elle-même, et par delà tous les programmes d'illusion, c'est aux hommes qu'il faut faire appel et c 'est à eux que doit aller la confiance, pour peu qu'ils soient vrais et sincères et même peut-être surtout, s!ils ne définissent aucune perspective autre que leur bonne volonté, c 'est -à -dire le seul instrument capable de distinguer les véritables besoins de notre époque, dans le drame final de l'âge noir.
 
Quiconque sait observer ne peut être qu'impressionné par les contradictions de ce temps. Jamais l'homme n'a été plus vite d'un point à un autre et jamais les nouvelles n'ont franchi l'espace d'une manière aussi immédiate. Jamais aussi, par les télécommunications, l'image et la voix des autres n'ont été aussi proches. Ce ne sont là que quelques exemples que l'on pourrait multiplier à l'infini. Or, dans le même temps, que voyons-nous ? Un monde désuni, des pays enfermés dans de rigides frontières, un nationalisme partout exacerbé, une âpre lutte économique, une réserve d'armes meurtrières dont quelques-unes seulement pourraient réduire en cendres notre planète, un repliement dans le régionalisme, le souci de préserver des intérêts de classes ou de corporations, la sauvegarde des avantages acquis, et bien d'autres contradictions avec les réalités de ce temps, tout cela révélant ce que l'on pourrait désigner sous le nom d’égo planétaire, avec ce que celui-ci implique d'égoïsme, précisément, et, par conséquent, d'indifférence, de dureté et d'appétit de jouissance, vite et à tout prix. Assurément, la raison tragique des conditions présentes, à moins que ce n'en soit la conséquence, c'est très naturellement le désarroi de la masse devant l'inconnu que constitue l'après vie. Dieu est vraiment mort pour un grand nombre de gens, et II n'est finalement ressuscité que pour quelques-uns que l'angoisse a ramenés vers Lui. Pour qu'un tel écroulement se produise, il a fallu que la foi, au cours des siècles, ne soit pas très solide. En fait, il est clair qu'elle était surtout imposée de l'extérieur, que ce soit par l'Etat ou par les dogmes et un ritualisme poussé à l'extrême et devenant, non en lui-même, mais par ses effets, superstition et obscurantisme. Le Royaume de Dieu n'était pas recherché au-dedans de soi, c'est-à-dire au niveau de la spiritualité la plus pure, mais au-dehors, sur le seul plan du mental et dans le monde objectif. Simultanément, dans de nombreux cas, la religion, pour s'imposer et se maintenir, devait s'appuyer sur l'autorité établie, participer aux excès de celle-ci, et elle fut rapidement prise à son propre piège, devenant, dans les mains du pouvoir, un objet plus ou moins docile, au lieu d'influer sur les décisions dans le sens du bien. Je me suis souvent demandé si l'athéisme n'était pas tout simplement une réaction à cet état de fait. Pour la plupart des gens, en effet, religion et Dieu ne pouvaient que coïncider à tous égards, et refuser la religion impliquait que l'on refuse Dieu en même temps. En outre, la religion devenant l'expression et la gardienne de la classe dirigeante, du pouvoir et de l'argent, il était inévitable qu'elle-même sécrète un antagonisme, et plus elle formait une structure rigide et monolithique, plus la force contraire manifesterait des caractéristiques semblables. Sans porter sur des buts proprement politiques quelque jugement que ce soit, une preuve des constatations précédentes ne se trouve-t-elle pas dans le fait que, partout où le Catholicisme a été puissant, le Communisme l'a été pareillement, alors qu'à l'inverse, le Communisme n'a jamais eu une implantation solide dans les pays où l'Eglise n'avait qu'une puissance très limitée ? Voilà certainement qui pourrait donner à réfléchir aux historiens et aux sociologues... Mais cette matière d’histoire n'est pas, en regard de l'absolu, essentielle, bien qu'elle ait sa part de responsabilité dans les circonstances du monde actuel. Après tout, nous avons vu que le marxisme n'est maintenant qu'un mot inadapté à ce qu'il veut représenter, vidé de tout son contenu original, et ne représentant, en dernière analyse, qu'une forme de contestation.

 

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