Avril 1977 - page 1
Chers amis,
Un homme est mort — assassiné,
et cet homme était
mon ami, mon frère. Je l'ai connu plus que quiconque, et plus
que quiconque, je l'ai aimé. Il serait inconcevable qu'à vous,
mes amis, je n'explique pas ce qu'il était et ce qu'il représentait
vraiment. Jusqu'à l'heure fatale qui a interrompu tragiquement
son exceptionnel destin, cet homme a été méconnu,
parfois trahi et souvent mal jugé. Ses paroles et ses actes,
relatés de façon erronée, mensongère
ou tronquée, quand ils n'étaient purement inventés,
ont amené certains, trop influencés ou suggestionnés
par les média, et dont la réflexion n'est alimentée
que par leurs lectures de presse et les commentaires de radio et
de télévision, à adopter un point de vue et
une attitude de mépris, quelquefois- de haine, et, en tout
cas de ferme opposition, envers un être d'exception dont, bien
sûr, ils ne pourraient connaître la personnalité véritable.
Il est évident que nul ne descend dans l'arène politique
sans susciter, d'une façon ou de l'autre, l'inimitié,
mais combien «ceux du dehors », ceux qui ne participent
pas aux jeux publics et qui n'en sont que les spectateurs et les
témoins, devraient se souvenir qu'en l'absence de toute certitude,
il est mieux de ne pas juger ! Car, qu’ont-ils pu ressentir,
au plus profond d'eux-mêmes, ceux dont le jugement s'était
formé sur la base de seules informations écrites ou
parlées, quand les mêmes média, rapportant la
fin de Kamal Joumblatt, ont insisté sur le rare mysticisme
et la profonde valeur spirituelle de celui qui, alors, était
explicitement désigné comme le « Très
sage Grand Maître des Druses » ?
Les options politiques de Kamal Joumblatt ont rarement fait l'objet
de ses conversations avec moi. Du moins elles n'en étaient
pas la raison et s'il m'est arrivé, à leur sujet, de
demander un éclaircissement ou sur un événement,
une précision, en fait, nos rencontres avaient une motivation
tout autre et certainement infiniment plus haute et plus vaste que
les responsabilités, assumées par mon interlocuteur
dans une partie de notre monde.
Certes, à aucun moment de ma vie, je ne suis resté indifférent
devant les événements qui agitent l'humanité.
Chaque fois que l'occasion m'en, a été offerte, lors
de rencontres à de très hauts niveaux, quoique sur
un plan privé, et ce, en de nombreux pays, j!aï pu, parfois,
intervenir efficacement, par quelques recommandations ou conseils,
pour redresser une situation compromise ou, dans un but humanitaire,
pour transformer des conditions déplorables et tenter de promouvoir
plus de justice et de bonheur. Je dois, toutefois, reconnaître
que de telles interventions de ma part n'ont eu quelque succès
que si mon interlocuteur disposait d'un pouvoir réel et ce
n'est pas, hélas constamment le cas, car le titre impressionnant
que les hommes confèrent à une haute fonction publique
signifie souvent peu de chose en rapport avec les possibilités
que ce titre suggère.

Le Prince Kamal Joumblatt et des collegues