Avril 1977 - page 9
Dès notre retour, Kamal Joumblatt me fait visiter sa demeure
et m'ouvre les salles où. seuls, sa famille et lui-même
peuvent entrer. Avec l’humilité qui le caractérise,
il m'explique les tableaux, identifie pour moi les portraits de ses
ancêtres princiers, et me lasse à loisir contempler
ce qui semble avoir sur moi un attrait particulier. Le château
est, à ce moment-là, en réparation, et de gros
travaux ont été entrepris. J'ai la certitude, et la
preuve m'en sera ultérieurement apportée, qu'en fait
Kamal Joumblatt n'a pas mené a bien cette œuvre de restauration
pour lui-même, mais par respect de son lignage et par amour
de son peuple. D'ailleurs, son calme visage semble soudain s'émouvoir « Venez,
dit-il, nous allons à mon domaine secret… ».
Nous montons l'escalier d'un édifice voisin et au fur et à mesure
que nous montons, tout s'appauvrit, tout devient simple, tout revêt
une rare austérité. La porte qu'ouvre mon ami donne
sur une pièce relativement petite, revêtue de tapis.
Dans un coin, une couche - une sorte de paillasse étroite à même
le sol - c'est là que se repose, au château de Mokhtara,
le prince Kamal Joumblatt, le Très Sage Grand Maître
des Druses, près de l'autel très simple, également à même
le sol, où brûle de l'encens et où une veilleuse
est allumée devant un portrait - celui du Gourou hindou de
Kamal Joumblatt, de celui qu'il avait choisi et qui l'avait accepté,
pour le conduire dans les étapes ultimes de la Réalisation
Divine et au niveau: de « synthèse » où est
le non-retour : Sri Atmananda de Trivandrum ; comme il y a, en Inde,
d'autres personnes et Sanyasins de différents ordres, ,connus
sous le non d'Atmananda, la précision « de Trivandrum »,
pour le Sat-Gourou dont nous parlons, a été rendue
nécessaire. « Mon Maître n'est plus, me souffle
Kamal Joumblat., du moins il a quitté son enveloppe humaine,
mais, chaque jour, je m'identifie de plus en plus à lui. ».
C'est la, dans cette ambiance sacrée, que Kamal Joumblatt
me fera d'ultimes révélations sur sa démarche
mystique et spirituelle, C'est là que je le connaîtrai
dans sa totalité, dans son intégralité, et c'est
là, en l'écoutant et en le voyant, que je comprendrai
les vrais mobiles de son action, le pourquoi de ses conceptions politiques,
sociales ou humaines, et la raison de certaines de ses déclarations
publiques. Je crois que, depuis ce jour-là, j'aurais même
pu comprendre, aussi, des paroles qui lui ont été attribuées
et dont il m'a laissé entendre, plus tard, qu’il ne
les avait jamais prononcées, ou, du moins, qui n'étaient
pas telles qu'il les avait dites. Son erreur (si erreur, il y avait)
aura été d'agir et de s'exprimer depuis le niveau qu'il
avait personnellement atteint sur le Sentier de l'Evolution, et avec
la compréhension incommunicable qu'une telle hauteur représentait,
sans prêter, d'aucune façon, attention au fait que le
plus grand nombre ne le comprendrait pas. Mais que pouvait-il faire
d'autre, puisque ce qui était, pour d'autres, un but, était
une partie de lui-même : action et service sans aucune pensée
ou considération pour le fruit de l'action et du service ?
Une telle attitude de vie peut être prise pour de l'originalité ou
de l'orgueil, elle peut être jugée utopique et celui
qui l'a acquise, regardé comme un « rêveur » en
certaines circonstances, et comme inhumain, en d'autres cas. Cela
n’importait pas plus à Kamal Joumblatt que cela importerait à quiconque
est parvenu à cette hauteur de conscience réalisée.
Le dharma au sens absolu du terme, est, à ce stade, l'unique
mobile valable. Mieux, l'Initié est devenu le dharma même…

Sri Atmananda de Trivandrum