Numéro 1 - Janvier 1978
Mes chers amis,
Dans la dernière «Lettre de Nulle Part»,
nous avons fait connaissance avec l'Inde. Nous l'avons
considérée d'abord sous son aspect géographique
et humain, et nous avons compris que cet immense pays,
dans sa diversité, représentait, à lui
seul, tout un continent. Ensuite, nous avons examiné les graves
problèmes qui se posent à lui, en particulier l'effroyable
misère qui le ronge avec son cortège de
maladies et même de famines. Nous avons vu
un système — celui des castes — qui, ramenéà
sa pureté première, pourrait constituer une solution
parfaitement adaptée aux besoins spécifiques de ce peuple et je crois qu'un jour, pour que vous le compreniez
mieux encore, je devrai revenir sur cette question. Puis
nous avons approché le grand sujet des
religions de l'Inde et c'est à ce même sujet — un
sujet passionnant — que nous allons nous attacher
aujourd'hui.
On pourrait dire sans exagération que la religion est l'essence
même de l'Inde dans tous ses aspects. C'est elle
qui, sans aucun doute, explique la psychologie de ce grand peuple,
ses réactions particulières, son mode de
vie et ce que l'on regarde, à tort,
comme sa passivité et son acceptation apparente
des conditions malheureuses qu'il subit. Or, de ces conditions, il
n'est qu'en partie responsable. L'inde n'est pas un territoire
séparé du monde. Elle en est partie intégrante,
mais, comme tant de pays, pudiquement qualifiés de « pays
en voie de développement », elle ne reçoit des
autres qu'une aidé parcimonieuse ne répondant pas à sa
nature profonde et à ses véritables nécessités.
Il est bien évident que la religion est, pour tous les Indiens,
un puissant réconfort. Elle le serait tout autant si le pays était
parmi les plus développés du monde. L'Indien, en effet,
possède un tempérament religieux qui est le moteur
même de toute son existence. Cette particularité, certes,
est celle, aussi, d'autres continents — l'Afrique, par exemple — mais
l'Inde semble avoir été — elle est, en réalité — le
pays de la lumière de la connaissance. Elle a été le
dépositaire de vérités millénaires, et
elle le reste. Elle est donc la partie du monde où la tradition
primordiale s'est incorporée, par l'intermédiaire des
Rishis ou Sages des premiers temps, en manifestations ou voies différentes
pouvant s'ouvrir aux aspirations diverses de l'homme. Mais il est
vrai, aussi, que si ce pays a été «élu»,
c'est incontestablement parce que, dès l'origine, ses habitants étaient,
par tempérament les plus réceptifs à ce qui était,
par eux, destiné à l'humanité, et ils le sont
demeurés, malgré les invasions et le croisement des
races, peut-être, en partie, grâce au système
des castes. C'est sans doute aussi parce que cette terre était «privilégiée» et,
pour des motifs climatiques ou géographiques permettant un
lien étroit entre le Cosmique et notre monde, qu'un commerce
plus intime pouvait s'établir là entre ce qui est en
haut et ce qui est en bas. S'il y a, sur notre terre, des points
de cette nature, des «antennes», si l'on veut, l'Inde,
alors, en est un, et sa longue histoire spirituelle et mystique le
prouve. Enfin, la population, telle qu'elle est et dans les circonstances
qui l'entourent, aussi tragiques qu'elles soient, reste, par tradition
et par formation séculaires, un «creuset» peut-être
inconscient où se perpétuent, sous des aspects multipliés à l'infini,
les vérités essentielles mises à la disposition
de l'homme, et cela est démontré par le fait que même
des traditions ou croyances nées ailleurs ont pu venir en
Inde et y être accueillies. L'Inde, dans le domaine spirituel,
est ouverte à tout, et il ne s'agit pas seulement de tolérance,
mais d'une disposition innée de son peuple, aussi bien que
de la faculté d'amalgamation, pour ne pas dire de réceptivité,
de la religion prédominante, l'Hindouisme, qui peut accueillir
et incorporer tout ce qui est extérieur à elle, tout
en restant elle-même. Par cette possibilité infinie
d'accueil, l'Hindouisme apparaît comme la religion pouvant
s'adapter à tout, à toutes les époques. C'est à cette
religion de caractère universaliste que nous nous intéresserons
d'abord. Nous avons vu qu'elle représente 85% de la population
indienne.